Le renforcement de la capacité de
la femme en milieu rural comporte de nombreuses composantes. Il peut être
appréhendé comme étant un concept étendu, qui englobe la réalisation de
plusieurs droits, et mène à une transformation des rapports de pouvoir entre
les femmes et les hommes. Mais le plus le plus important demeure l’inclusion de
la capacité des femmes à générer des ressources suffisantes, d’une manière
durable, pour qu’elles puissent répondre à leurs besoins et à ceux des
personnes à leur charge, assurer leur autonomie et leur épanouissement au sein
de leur famille et de la communauté et avoir une capacité d’épargne pour
réinvestir dans leurs activités économiques et faire face aux situations
d’urgence.
L’autonomisation économique
signifie également que les femmes ont la capacité de prendre des décisions
concernant les bénéfices qui résultent de leurs activités économiques, ont un
accès équitable aux ressources et aux opportunités économiques et exercent un
contrôle équitable sur celles-ci. Finalement, le renforcement du pouvoir
économique des femmes consolide leur confiance et leur estime de soi et leur
permet d’influer et de contribuer en toute égalité à la croissance économique
de leur pays et de leur collectivité.
Cependant, il faut tenir compte
d’un élément très important et qui, d’une façon ou d’une autre, peut influer
sur un projet pareil : « Une
tradition patriarcale domine la quasi-totalité de l’Afrique » et qui,
au fur des ans, a su s’imposer et convaincre la femme rural, non seulement qu’elle
ne pouvait pas posséder quelque chose, mais que c’était mauvais pour elle et
pour toute sa famille d’aller à l’encontre cela. Son rôle a, par conséquent,
été réduit à des tâches ménagères. A travers des attitudes et des croyances
discriminatoires liés à ses droits, ses responsabilités et à ses capacités, la
société a su la convaincu que sa place naturelle était à la cuisine. Ce qu’il
faut considérer ici, c’est qu’elle n’avait pas d’autre choix que d’accepter la
place que la société, qui l’avait élevé, lui donnait au risque de subir
l’isolement, voire le bannissement.
Bien que la tradition connaisse
une mutation depuis les années 90, aujourd’hui, certaines pratiques ont persisté et continuent d’être observé
dans certaines communautés de la République Démocratique du Congo. Des actions
humanitaires sont en train d’œuvrer dans ce domaine pour conscientiser l’opinion
public et encourager le milieu rural de donner à la femme plus de manœuvres
dans ses droits. Les résultats sont déjà observables dans plusieurs
communautés.
Bien que les projets visant
l’autonomisation économique des femmes en milieu rural, d’une façon générale, doivent
répondre à certains préalables comme répondre :
- aux besoins pratiques des femmes, pour leur
permettre d’améliorer leurs conditions de vie en leur donnant l’accès aux
ressources nécessaires (temps, outils, micro-crédit, formation, etc.) pour
réaliser leurs activités génératrices de revenus, de même qu’aux bénéfices qui
en résultent.
- aux intérêts stratégiques des femmes, pour
remettre en question et transformer les structures, les attitudes et les
valeurs qui sont à l’origine des inégalités et des injustices, et pour que les
femmes acquièrent le contrôle des ressources et des bénéfices qui résultent de
leurs activités génératrices de revenus.
C’est qu’il faut surtout prendre
en considération c’est le rôle persuasif et dissuasif de la tradition
patriarcale qui su intégrer les communautés jusque dans le moindre détail
générant ainsi une situation discriminatoire à l’égard de la femme.
Une situation discriminatoire en termes d’accès à la terre
Rarement propriétaires des terrains, les
femmes ne peuvent quasiment jamais prendre de décisions concernant
l’exploitation des terres, leur gestion et l’affectation des revenus dans les
communautés traditionnelles du Nord Kivu. En cas de décès de leur conjoint ou
de leur père, elles se heurtent souvent à la coutume influencée totalement, par
le patriarcat, qui vient limiter leur possibilité à hériter, bien que le Code
la famille ne fasse pas de distinction entre hommes et femmes en matière de
succession. Le coût et la méconnaissance des procédures, d’autant plus
difficiles d’accès que les textes de lois sont rédigés en français, sont des
facteurs d’insécurité supplémentaires pour les femmes. Peu d’entre elles ont
conscience que seuls les actes enregistrés à l’état civil seront reconnus comme
preuve de filiation ou de mariage. Les femmes vivant essentiellement de
l’agriculture, leur situation est d’autant plus préoccupante que la pression
démographique, doublée des mouvements forcés de populations liés aux guerres et
à l’insécurité ambiante, réduit la surface des terres cultivables.
Plusieurs facteurs expliquent les inégalités.
Très souvent, le facteur culturel est mis en
avant comme cause principale des discriminations et des
inégalités dont sont victimes les femmes dans le milieu
rural de la RDC.
En effet, la nature précaire et informelle du
travail des femmes s’explique par le système patriarcal véhiculant une division
sexuelle du travail reposant sur deux principes :
-
le principe de séparation et
-
le principe de hiérarchie.
Le premier assigne prioritairement les hommes à la sphère productive
et les femmes à la sphère reproductive. Selon le
second, un travail d’homme vaut plus qu’un travail de
femme.
Par conséquent, on comprend mieux pourquoi malgré l’existence des
projets d’autonomisation de la femme dans le milieu rural, elles s’en
trouvent exclues ou réduites à des emplois précaires
ou marginaux.
Pire, dans l’éducation des enfants, ce sont ces mêmes femmes victimes qui transmettent à leurs
progénitures cette culture de la division sexuelle du
travail et la domination des garçons sur
les filles, entretenant le système de discriminations.
Un véritable cercle vicieux.
Inégal accès à l’éducation
La majeure partie des femmes
analphabètes vit en milieu rural ; et elles disposent de peu de terre. En
effet, les traditions dans certaines communautés, notamment chez les SHI et les
HAVU dans la région du Kivu, ne permettent pas aux femmes d’hériter et d’avoir
droit à une propriété foncière.
D’où la nécessité de mettre en
place des projets qui utilisent une méthode que j’appelle « une projection
renversée » en partant du postulat original : « Si ce sont les hommes qui ont mis en place cette
société patriarcale qui constitue la base de différentes discriminations que
subit la femme dans la communauté , alors, ils ont beaucoup à contribuer
pour défaire de cette situation ».
Un projet qui prend en
considération ce postulat, va impliquer les hommes qui ont mis en place une tradition
patriarcale, dans la définition des nouvelles directives qui permettront de
renverser certaines croyances de la communauté qui, jusqu’ici, était considéré
comme dogmatique et de permettre à la femme de voir son avenir détaché, pour
une fois, des traditions discriminatoires.
Ainsi, les hommes pourront, à travers ces
nouvelles directives, l’encourager à avoir accès aux opportunités économiques,
aux services de base (éducation, santé, etc.) et à des emplois décents. Son
statut social sera amélioré et ses droits seront mieux respectés. Elle sera
plus en mesure de contribuer et influencer les processus de changements qui la
concernent ainsi que ceux de sa famille et de sa communauté.
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| ©United Fashion for Peace |
L’égalité entre les genres et
l’autonomisation des femmes ont un effet catalyseur susceptible d’entraîner une
multiplication des effets du développement. De tous les investissements en
matière de développement, ce sont ceux visant à promouvoir l’Égalité entre Femme
et Homme (ÉFH) qui ont le rendement le plus élevé. À titre d’exemples :
- L’augmentation des revenus des femmes et de leur
pouvoir de négociation se traduit par un investissement plus grand dans la
scolarisation, la santé et l’alimentation des enfants, ce qui est une source de
croissance économique à long terme.
- Une étude réalisée au Brésil a montré que les
chances de survie d’un enfant augmentaient de 20 % lorsque c’était sa mère qui
gérait les revenus du foyer.
- En Afrique, la progression de la production
agricole totale pourrait atteindre jusqu’à 20 % si l’accès des femmes aux
intrants agricoles était égal à celui des hommes.
- Les entreprises appartenant à des femmes ne
représentent pas moins de 38 % de l’ensemble des petites entreprises
enregistrées dans le monde entier.
Barrière à l'autonomisation économique des femmes
Il faut
s’assurer que les projets d’autonomisation économique des femmes visent aussi
la transformation des relations sociales. Des normes culturelles comme le
mariage et la grossesse précoces, la triple charge de travail, les attitudes et
comportements discriminatoires et la violence faite aux femmes sont autant de
barrières importantes à l’autonomisation économique des femmes. Cette situation
est renforcée par le faible niveau de scolarisation et de formation des femmes
et leur taux élevé d’analphabétisme. Une remise en question des normes
culturelles génère une résistance de la part de certaines femmes, des hommes et
des autorités locales et peut susciter des conflits.
Il y a peu de
reconnaissance sociale des contributions économiques des femmes et en
conséquence, leur travail et leurs besoins demeurent invisibles. Ceci renforce
les attitudes discriminatoires, avec en corollaires un accès moindre des femmes
aux ressources essentielles pour réaliser leurs activités économiques, une
participation réduite ou inexistante des femmes aux prises de décision dans le
travail, des revenus moins élevés que ceux des hommes et des occupations plus
précaires. Les organisations de coopération internationale se livrent rarement
à une analyse de genre lors de la planification de leurs interventions. Il en
résulte une insuffisance de données sur les mécanismes de subordination et
l’absence de développement de stratégies de changement pour y faire face. Il
n’existe pas suffisamment d’organisations qui luttent pour les droits des
femmes. L’ÉFH est un DROIT car tous les pays ont signé les conventions
internationales à ce sujet. Pour que ceux-ci deviennent concrets et effectifs,
il est nécessaire de réviser les lois discriminatoires, de susciter un dialogue
politique et économique (syndicats, chefs d’entreprise) et d’encourager la
participation des femmes au sein des instances politiques et de prise de
décision. Il faut également que les femmes et les hommes aient accès à
l’éducation et à l’information sur les droits des femmes.
Avoir accès à l’égalité des droits par rapport
au développement économique signifierait donc pour les femmes:
-
Participer et influencer les décisions
économiques
-
Connaître et être en mesure de faire reconnaître
les droits
-
Être propriétaire (incluant la terre)
d’entreprises individuelles ou collectives
-
Disposer de revenus substantiels et exercer du
contrôle sur l’utilisation de ces revenus
-
Avoir facilement accès et contrôle à des
ressources techniques et financières (crédit…)
-
Avoir accès à des marchés rentables
-
Avoir un pouvoir d’achat et une capacité
d’épargne
-
Occuper des emplois décemment rémunérés
-
Bénéficier d’un allègement des tâches et de la
participation des hommes aux tâches domestiques
-
Bénéficier d’un environnement sécuritaire et non
violent
-
Avoir accès à l’éducation et aux formations
techniques
Souvent, les
revenus générés par les projets économiques impliquant les femmes sont si
modestes qu’ils ne permettent pas à celles-ci de sortir de la pauvreté (moins
de 1$ par jour). Un accès accru aux ressources dans leur sens large (terre,
crédit, transport, formation, alphabétisation, services de santé / sécurité
alimentaire) est donc essentiel.
Stratégie d'autonomisation économique des femmes[1]
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| ©World Rainforest Movement |
L’autonomisation économique des femmes
nécessite des stratégies pour aborder de multiples défis :
- Réduire
la charge de travail domestique des femmes.
L’obligation pour les femmes de
réaliser la majorité du travail reproductif ou domestique pèse sur leur
capacité de consacrer plus de temps au travail productif, à l’amélioration de
leur qualité de vie et de leur bien-être, à la promotion de leurs droits et au
développement de leur communauté. La réduction de ce fardeau nécessite une remise
en cause fondamentale des représentations sociales et culturelles de la
masculinité, qui souvent dissocient les hommes de leur rôle reproductif.
2. Travailler avec les femmes et les hommes plutôt qu’avec les femmes uniquement.
Les femmes vivent auprès de
familles, et d’hommes au sein de leur communauté. En négligeant de tenir compte
des réalités sociales des femmes et de l’interdépendance entre les femmes et
les hommes, nous faisons abstraction des motivations des femmes, de leurs choix
et des possibilités qui s’ouvrent à elles. Le travail auprès des hommes est
essentiel pour susciter un changement au niveau des attitudes et des
comportements discriminatoires envers les femmes et une transformation des
rapports de pouvoir femmes-hommes. Le défi principal est le manque des
ressources dédiées à l’ÉFH et en conséquence, les choix difficiles à opérer
dans l’attribution du peu de ressources disponibles. Un autre défi est d’éviter
l’intégration des hommes sans remettre en question les modes traditionnels de
fonctionnement, qui excluent les femmes de la prise de décision.
3. S’assurer que les activités économiques génèrent un revenu suffisant pour que les femmes puissent répondre à leurs besoins et à ceux des personnes à leur charge.
Les femmes sont souvent reléguées aux emplois
informels, précaires et sous-payés. Les micro et petites entreprises (MPE) — la
part la plus importante de l’économie dans la plupart des pays en développement
— sont habituellement axées sur des activités de survie et à faible
productivité. L’étude de Naila Kabeer[2]
souligne le rôle que l’emploi salarié peut aussi jouer dans l’autonomisation
économique des femmes
Faire le lien entre
l’autonomisation économique des femmes et la promotion de l’organisation et du
leadership des femmes. L’organisation des femmes (et de leurs alliés) est l'un
des moyens les plus importants pour remédier à la discrimination et à
l'exploitation et pour promouvoir et défendre leurs droits et leurs intérêts.
L’organisation peut également permettre aux femmes de mettre en commun leurs
ressources pour accroître leur pouvoir économique, et d’accéder aux services et
aux mesures de protection sociale. Elle peut également faciliter leur
représentation
[1] CdP
«Genre en pratique» de l’AQOCI. Tous droits réservés. Ce document a été réalisé
grâce à une subvention du Centre de recherches pour le développement
international (CRDI), Ottawa, Canada. Juin 2013
[2] Kabeer, Naila (2012). Women’s economic empowerment and
inclusive growth: labour markets and enterprise development, SIG Working
paper 2012/1, IDRC et DFID. Cité par CdP «Genre en pratique» de
l’AQOCI, opcit. P.6



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